JOURNÉE D’ÉTUDE « Téléphones connectés et cinéma » Filmer avec le téléphone


Reporté à une date ultérieure
à Pau, Médiathèque André Labarrère


  

Le cycle « téléphones connectés et cinéma » est composé de deux journées d’étude montées par Anaïs Guilet (Université Savoie Mont Blanc, laboratoire LLSETI) et Corinne Melin (ESAD Pyrénées). Ces deux journées sont l’occasion d’explorer les usages des téléphones portables connectés dans le cinéma contemporain. 


La thématique
Gardiens de nos nuits posés sur nos tables de chevet, blottis tout près de nous dans les poches de nos vêtements, guides efficaces de tous nos trajets, les téléphones portables dits intelligents / connectés, sont devenus les compagnons de nos vies quotidiennes. En cela, ils modifient fondamentalement notre rapport à l’espace et au temps, et font évoluer nos pratiques cognitives et culturelles et par conséquent nos modes de penser et d’agir. Naturellement, cette omniprésence ne peut manquer d’interpeller artistes, écrivains et cinéastes. Si pour David Shields dans Reality Hunger la littérature est « affamée de réalité », il en est de même pour le cinéma qui cherche à son tour à représenter l’individu en proie à cette hypermodernité que constate Nicole Aubert dans le titre de l’ouvrage qu’elle a dirigé en 2006. Dans les films qui nous intéressent, les téléphones intelligents ne constituent pas seulement un objet référentiel. Ils engagent une réflexion approfondie sur les conséquences de l’hypermodernité qu’ils représentent, les affects qu’ils produisent sur l’individu contemporain, son être au monde, sa relation à autrui. Le téléphone façonne nos expériences quotidiennes en même temps qu’ils modèlent nos représentations mentales.


PROGRAMME 

9h30
Introduction de la journée d’étude

Conférences de Corinne Melin, Laurence Allard et Anais Guilet à l'Auditorium :

9h45 - 10h15
« La place du filmeur dans le cinéma fait avec les téléphones connectés », Corinne Melin

La place et la fonction du filmeur sont-elles modifiées par son usage des téléphones connectés ? Qu’en est-il par extension de la relation que son filmage génère avec le spectateur ? Ces questions seront abordées à l’appui d’extraits filmiques tels que « Tangerine » (2015) de Sean Baker, « Détour » (2017) de Michel Gondry ou encore « je ne t’aime pas » (2018)  de Tommy Weber

10h15 - 11h15
 « Le smartphone comme caméra-stylo du contemporain », Laurence Allard

11h15 - 12h
« Altération et altérité, l’image de smartphone dans Clip de Maja Milos (2012) », Anais Guilet

Nous analyserons l’esthétique propre aux images de smartphone telles qu’elles sont utilisées dans Clip de Maja Milos (2012). Ce film est centré sur le personnage de Jasna, 16 ans, qui vit à Belgrade et qui, tout comme ses amis, est en permanence accrochée à son téléphone portable : entre appels, sms et réseaux sociaux, elle se filme constamment et diffuse les clips sur Internet. Dans Clip, les images de smartphone côtoient celles tournées par caméra professionnelle, imposant alors leur granularité tour à tour floue et pixellisée, construite sur des cadrages idoines dont il s’agira d’analyser l’impact sur notre imaginaire cinématographique. En effet ces images se présentent comme une alternative, elles s’imposent comme altérité à l’image de cinéma. L’image de smartphone semble ainsi renouer avec un mandat vériste qui s’oppose à la fictionnalité de l’image cinématographique, qu’elle soit hollywoodienne ou esthétisée. Elle s’inscrit dans la lignée des images propres aux found footages ou tournées caméra à l’épaule, si ostensiblement réaliste, si ostensiblement médiatisée qu’elles en deviennent fictionnelles.

14h30 - 17h30 – conférence-action – Salle Interlude
« Pocket Films ou la création autorisée », Benoit Labourdette

« Pocket Films » fut un festival consacré à la création cinématographique avec téléphone mobile, que j’ai fondé en 2005 au Forum des images (Paris) au moment de l’apparition de la caméra dans les téléphones. Aujourd’hui, quinze ans plus tard, quel état des lieux faire des pratiques audiovisuelles, de leur rôle psychosocial nouveau ? Et surtout quelles potentialités nouvelles, créatives et démocratiques, s’ouvrent toutes grandes ?

Cette conférence-action a pour objectif d’associer partage de pensée, créations audiovisuelles collectives et pistes de travail.


PRÉSENTATION DE LA JOURNÉE D’ÉTUDE

Pour la première journée d’étude, les invité.e.s se sont appuyé.e.s sur un corpus de films dans lesquels le téléphone avait un rôle et une fonction centrale dans la structure narrative, les plans, le rythme, le jeu des acteurs (The Guilty, Mission Impossible, Personal Shopper, etc.). Dans ce corpus également, la connexion humain-machine allait de soi. Elle n’était pas surnaturelle, horrible ou extra-terrestre. Par exemple, le téléphone connecté ne s’animait pas seul (Hellphone…). Les analyses ont mis en lumière qu’en creux de la narration première ; il y a la recherche d’une « unité existentielle entre l’objet technique et le corps humain ». Cette unité passe par la constitution d’un langage commun, soumis à évolution. Dans ce langage, le corps est le mode d’expression. En effet, dans cette relation d’usage, les sens sont mis en jeu de façon singulière ; l’ouïe est originellement le sens privilégié de cette relation. Certains gestes sont nécessaires pour qu’elle ait lieu, comme taper les numéro sur le clavier, décrocher qui permettent de raccorder deux personnes. Il y a aussi des émotions, des sons, des onomatopées, des expressions proprement relatives à cette relation. Avec le smartphone, les modes de communication proposés par l’appareil ne se résument cependant plus seulement à l’ouïe, la communication peut se faire par message texte, par échange d’images ou de vidéos, lesquels imposent de nouveaux gestes (ex : tenir le téléphone à bout de bras, à distance de notre visage pour la visioconférence, prendre et envoyer des photos, des selfies, etc.). Quels qu’ils soient, ces nouveaux panels de gestes, eux aussi engagent une dimension haptique, expressive et émotionnelle. Et c’est sans doute cette dimension qui intéresse le plus les réalisateur.trice.s de films qui mettent en scène des usagers du smartphone.

Pour la seconde journée d’étude, nous allons poursuivre et ouvrir l’analyse de ces phénomènes d’encorporation à un nouveau corpus, cette fois uniquement constitué de films réalisés avec les téléphones connectés. Le choix de faire du cinéma, avec cet appareil non dédié à la pratique cinématographique, éminemment portable, léger, qui tient dans la main et ne pèse plus sur l’épaule, impacte le filmage autant que les rôles établis entre réalisateur.trice.s, acteur.trice.s et technicien.ne.s.  En effet, le film peut être réalisé par un.e cinéaste - extérieur.e au film, professionnel.le ou amateur.e- ou par l’un des personnages du récit -intradiégétique- ou encore en ayant recours aux deux diégèses -fiction véridique. Il semblerait aussi que le filmage avec le téléphone engendre une mise en abyme de son propre mode d’échange. Ce petit appareil ordinaire permet une proximité inédite avec le pro-filmique, pour reprendre le vocabulaire de Souriau, au point qu’elle ne peut que modifier en retour la relation avec les personnes, paysages ou objets qui le composent. On se demandera également si la relation entre le filmeur et le téléphone connecté est exclusive ou si elle inclut le spectateur.

Cette journée d'étude est organisée en partenariat avec l'Université de Savoie Mont-Blanc et le réseau des médiathèques de l'agglomération de Pau Pyrénées.


LES INTERVENANT(E)S

Laurence ALLARD
Laurence Allard est maîtresse de conférences en sciences de la communication, enseigne à l'université de Lille III, chercheuse à l’IRCAV - Paris 3 (Sorbonne Nouvelle). Elle est socio-sémiologue des usages numériques et mobiles. Elle a publié notamment « Mythologie du portable » le Cavalier bleu, Paris, 2010 ; a dirigé avec Laurent Creton, Roger Odin  « Téléphone mobile et création » Armand Colin / recherches, 2014.

Anaïs GUILET
Anaïs Guilet est maîtresse de conférences en Littératures comparées et en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Savoie Mont Blanc. Elle est rattachée au laboratoire de recherche LLSETI où elle codirige l’équipe 3 de l’axe 2 consacré au « Corps en question ». Elle est membre associée du laboratoire FIGURA, à l’UQAM.
Spécialisée dans les humanités numériques, ses recherches portent sur les esthétiques et poétiques numériques et trans-médiatiques, sur la place du livre dans la culture contemporaine ainsi que sur les représentations du corps en contexte numérique.

Benoît LABOURDETTE
Benoît Labourdette est cinéaste, pédagogue, expert en nouveaux médias et innovation culturelle.
www.benoitlabourdette.com

Corinne MELIN
Corinne Melin est docteure en esthétique et sciences de l’art ; professeure en histoire des arts contemporains et esthétique à l’ESAD Pyrénées. Elle a dirigé des ateliers de recherche sur les usages à l’ère numérique en focalisant sur le lecteur et la lecture pris dans la transformation des supports papier / écran ; en prenant pour support le téléphone et tout particulièrement le smartphone. Elle interroge en parallèle le corps dans les arts numériques soit comme support principal de la création soit comme représentation.
https://corinnemelin.org