« Ici commence le chemin des montagnes... artistes aux Pyrénées »


Lundi 7 janvier 2019 à 16h30
site de Tarbes



Conférence de Marie Bruneau et Bertrand Genier

" ici commence

le chemin des montagnes…

artistes aux Pyrénées "

Lundi 7 janvier 2019 à 16h30

ÉSA Pyrénées — site de Tarbes (salle Stein)

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Le massif pyrénéen forme un vaste écosystème déployant une variété d’espaces, de paysages et de situations qui se sont radicalement transformés avec le développement du transport motorisé d’abord, des activités de loisirs ensuite. Aujourd’hui, les Pyrénées sont très largement « anthropomorphisées » même si les représentations que l’on en publie gomment généralement tout ce qui ne ressort pas du cliché d’une montagne idyllique et préservée. L’image des Pyrénées reste donc majoritairement celle d'un monde pré-moderne, « intact », encore très largement inspiré du paysage immortalisé par Rousseau dans La Nouvelle Heloïse (1761), seulement marqué par des traditions et des pratiques « forcément » ancestrales.

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Comment regardons-nous ces montagnes, aujourd’hui ?
Qu’est-ce qui nous trouble, nous émeut, nous étonne ?
Où voyons-nous la beauté ?
Que sélectionne notre regard et qu’évite-t-il ?
Quelle est cette montagne idéale que nous portons en nous ?

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« Nous ne voyons que ce que nous connaissons. » Friedrich Nietzsche, La volonté de puissance, 1881-1882.
Comment cerner plus sobrement ce travail continuel de réorganisation qui s’accomplit en chacun de nous pour interpréter le réel ? Oscar Wilde ne dit pas autre chose quand il note que « regarder une chose et la voir sont des actes très différents », fondant ainsi l’un de ses plus célèbres paradoxes – « La vie imite l’art beaucoup plus que l’art n’imite la vie » – sur le fait qu’avant Turner et Monet, personne n’avait encore véritablement vu les brouillards de Londres. Oscar Wilde, « Le déclin du mensonge », Intentions (1928), éd. 10-18, 1986, pp. 56-57.
« On n’y voit rien ! » Daniel Arasse, Descriptions, éd. Gallimard, 2003.
La crise que nous traversons aujourd’hui est d’abord une crise du concept de nature, mettant en question le type de lien que la modernité a inventé et entretenu avec les non-humains. Questionner l’espace pyrénéen est à cet égard particulièrement pertinent : en révélant le décalage qui est en train de se creuser entre ce monde tel qu’il est et la manière datée dont nous le regardons, cette crise interroge ces formes de représentation qui jusqu’alors nous paraissaient « naturelles » et qui se révèlent historiquement et géographiquement datées.
Le regard des artistes nous est, ici, indispensable.

Il sera question de quelques situations choisies en certains lieux de la chaîne pyrénéenne dans lesquels des artistes ont inscrit ou initié, à différentes époques, certains de leurs travaux. Nulle prétention encyclopédique dans ce choix opéré de manière tout à fait subjective : nos maîtres (ou nos héros ?) sont peintres, dessinateurs et walking artists, photographes et cartographes, géologues, voyageurs, etc. Certains sont intervenus de manière éphémère ou pérenne dans le paysage, d’autres se sont consacrés à la représentation de la montagne, d’autres encore ont fait œuvre utile en apportant une contribution déterminante pour la connaissance et à l’image des Pyrénées.

Notre protocole sera toujours le même : marcher, encore…

Le propos n’est pas de jouer au petit jeu de la comparaison entre ce que l’artiste nous donne à voir et le site qu’il a « peint » – mais plutôt de tenter, en vraie grandeur, une expérience. Se passerait-il quelque chose (et quoi ?) si nous parvenions à retrouver cette situation précise ? Le regard de l’artiste pourrait-il alerter notre propre regard sur la montagne ? Et, en retour, l’observation très attentive d’une œuvre in situ pourrait-elle affecter notre émotion, et notre relation à cette œuvre ? Autrement dit, parviendrions-nous, en l’interrogeant dans le contexte spatial de son origine, d’une part à soulever un petit coin du voile qui enveloppe l’œuvre d’art, et d’autre part à sentir différemment la montagne, ou en comprendre quelque chose qui, jusque-là, nous aurait échappé ? L’expérience consiste, finalement, à interroger, en même temps, la montagne et l’art. Ou plutôt la montagne par l’art (et réciproquement).

Si l’art est une énigme, comme le dit Jean Le Gac, aurions-nous quelque chance de la résoudre en allant enquêter sur les lieux mêmes qui l’ont fait naître ? Jean Le Gac cité par Catherine Francblin, Jean Le Gac, éd. artpress / Flammarion, 1984.
Non, sans doute. C’est bien pour cela qu’il importe de le faire ! Nous avons rendez-vous avec vingt-cinq artistes dans les Pyrénées : Dani Karavan nous attend à Portbou, Pablo Picasso, Georges Braque, Juan Gris et Pierre Brune à Céret, Wolfgang Laib au Roc del Maure, Hamish Fulton à Porto, Jean Dieuzaide dans le vall de Boí, Antoine-Ignace Melling dans les gorges de Galamus, Richard Long face à la Maladetta, Claude Lagoutte à Gourette, Bernard Cazaux dans le vallon Dets Coubous, Louis Ramond de Carbonnières dans le cirque d’Estaubé, Franz Schrader au sommet du Pic du Midi de Bigorre, Rosa Bonheur au Bergons, Lucien Briet et Albert Gusi dans le cañon d’Ordesa, Jean Le Gac dans les environs de Cauterets, Joséphine Sarazin de Belmont dans le val de Jéret, Suzanne Husky à Arras-en-Lavedan, Victor Galos à Pau, Eugène Delacroix aux Eaux-Bonnes, François Flamichon face au Pic du Midi d’Ossau, Pierre Bernard au cœur du Parc national des Pyrénées, Fernando Casás dans le désert des Monegros, Hubert Damelincourt à Ansabère, Philippe Fangeaux dans la vallée des Aldudes, et Georg Hoefnagel à San Adrián (Alava)…

Ne pas se demander pourquoi quitter l’abri sûr.
Renoncer d’avance au confort d’une journée sans histoire.
Boucler le sac…
– La gourde est pleine ? On y va !

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Marie Bruneau, Bertrand Genier s’intéressent à l'espace pyrénéen ; ils y ont beaucoup marché et continuent à le faire. Deux livres témoignent de cet engagement. Le premier, 55 jours, une traversée des Pyrénées de l’Atlantique à la Méditerranée (Cairn, 2012), raconte un long cheminement dans la montagne, de mer à mer, sous la forme d’un récit écrit « en marchant », pendant les 55 jours que dura cette traversée entreprise en 2011 d’Hendaye à Banyuls.

Le second, Passages, les Pyrénées du nord au sud, et réciproquement (Cairn, 2014, prix Binaros du salon du livre pyrénéen, Bagnères-de-Bigorre 2015) questionne quelques-uns de ces passages qui font communiquer les deux versants de la cordillère pyrénéenne, pour y expérimenter cette jolie formule d’Henri Lefebvre : « Les Pyrénées séparent et relient la France à l’Espagne… » Henri Lefebvre, Pyrénées, éd. Rencontre, 1965

Marie Bruneau et Bertrand Genier travaillent actuellement à un troisième livre et à une exposition multi-sites qui sera présentée simultanément dans les nouveaux espaces d’exposition du Frac, à Bordeaux, au Musée des Beaux-Arts et à la Cité des Pyrénées (Maison de la montagne), à Pau, au printemps 2020. À partir d’un choix subjectif d’une trentaine d’œuvres toutes précisément situées en certains lieux du massif pyrénéen, ils interrogent ici la manière dont ces montagnes nous ont été révélées par des artistes, dans différents lieux, à différentes époques.

>> Biographie des auteurs

>> Affiche de la conférence

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